Un parfum de mystère entoure Dé(s)figurations, que dix ans séparent de son prédécesseur Némésis, jusque là unique album de Thalie Némésis. A l'image du portrait sur l'artwork, qui semble nous échapper derrière ses lunettes noires et cette texture à mi-chemin entre la vitre en verre et les fissures d'une toile, Thalie Némésis semble aussi bien se chercher qu'esquiver habilement toute catégorisation facile. Darkwave ? Rock industriel ? Des soupçons de cold wave ? Oui, il y a un peu de tout ça, et peu importe les étiquettes ! On s'y plonge comme on entre dans un dédale intemporel plongé dans la brume : sans trop savoir ce que l'on va croiser en route ni qui nous seront en sortant, si l'on en sort.
En dix ans, Thalie Némésis a travaillé avec d'autres artistes, notamment Phil K (AinSoPhaur) pour le projet K/N. Les expériences se sont multipliées et sa voix s'est affirmée, ce que l'on peut apprécier dès A Barbaric Language. Le chant est plus confiant qu'en 2014, bien sûr, mais le son s'est densifié avec notamment quelques guitares saturées et pesantes qui viennent ajouter une tension nouvelle. Influences orientales et antiques, goût pour les incantations rituelles, le mystère, les tourments électroniques greffés aux sonorités traditionnelles, solennité gothique... Thalis Némésis convoque aussi bien les ombres du Nine Inch Nails de la fin des années 90 que celles de Zola Jesus ou Bestial Mouths.
Dé(s)figurations mélange les influences, les langues, les époques. Tout cela fait finalement écho à cette quête d'identité, la musique reflétant les interrogations de l'artiste (en cela, l'hypnotique conclusion Forget My Name semble répondre aux questions qui hantent l'album dès A Demi-Mots). Thalie Némésis nous invite à nous perdre à ses côtés dans ses errances, son labyrinthe personnel mystérieux fait de nuances, de figures mythologiques (Némésis et Cassandre, par exemple, deux figures féminines fortes), de mysticisme et d'émotions contenues qui s'empilent avec retenue. Par exemple, Ruptures, avec ses chœurs fantomatiques et sa tension industrielle qui finit par exploser est une belle réussite, flirtant avec une agressivité metal sans non plus y céder tout à fait, maintenant Thalie Némésis dans un espace liminal qui lui est propre, où les doutes vont de paire avec une puissante assurance musicale.
La rage est contenue, canalisée, et se mêle à la mélancolie pour donner vie à une succession de sorts intrigants, fascinants (entêtante Defixiones, en collaboration avec Eva|3, faisant ici référence aux tablettes de malédiction de l'antiquité). L'album fait alors preuve d'une intensité et d'une théâtralité élégantes, sans effusion ni surenchère mais avec une expressivité viscérale, une tension contrôlée habilement et une science des atmosphères façonnant des mirages que l'on croit saisir mais qui continuent de se dérober.
Avec exigence, poésie et subtilité, Thalie Némésis donne à ses thématiques intimes la dimension d'une magie sans age, à moins que ça ne soit l'inverse. Dans un équilibre quasi-alchimique, la recherche et la variété musicale s'ajoutent aux mélodies qui font mouche, de titres qui accrochent et s'enrichissent de turbulences sonores mutantes inattendues (l'atmosphérique No Surrender ou la plus rock Face to Face - Wild Horses savent aussi bien s'incruster dans nos tympans grâce à leur sens de la formule que, justement, s'approprier les formules pour les rendre personnelles). C'est ambitieux autant que séduisant. Aux côtés de l'artiste, trouverons-nous le centre du labyrinthe ? Espérons que non, car la quête est finalement bien plus passionnante, et restons un peu là, à écouter ses présages, en espérant que notre nom n'est pas cloué sur une de ses tablettes de défixion !