Pendant la première ère de Mortiis, Håvard Ellefsen enchaînait les sorties à un rythme soutenu, parcourant des paysages ambient / dungeon synth. Puis, avec les années 2000, il a muté vers un un mélange électro-rock, entre synthpop, rock industriel, coldwave et quelques nuances gothiques... et a sacrément ralenti le rythme de sorties inédites, entretenant le mystère qui se dissimule derrière son fameux masque de troll. Ces dernières années, on a eu droit à plusieurs lives, compilations ou (re)sorties d'anciennetés mais pour trouver ce que l'on peut probablement considérer comme les racines de Ghosts of Europa, il faut remonter à l'EP Sins of Mine de 2020, en collaboration avec Apoptygma Berzerk.
En effet, Mortiis aurait dû prolonger cette collaboration avec le projet synthpop / rock industriel de Stephan Groth. Les choses ont pris un autre tournant et Ellefsen a finalement continué son chemin tout seul. Pourtant, dès le morceau-titre, on devine des ombres de ce qu'aurait pu être cette coopération : faut-il y voir des "restes" ou juste la preuve des influences communes des deux artistes ? Thorsten Quaeschning de Tangerine Dream contribue aux synthés, les voix de Laurie Ann Haus (qui a chanté dans plusieurs jeux Blizzard, comme Starcraft II et World of Warcraft), Christopher Rakkestad (Elvarhøi, Bolverk) et Iliana Basileios Tsakiraki (Enemy of Reality, SepticFlesh) s'ajoutent à celle de Mortiis et se répondent créant un chœur mélancolique non dépourvu d'une certaine théâtralité mélancolique.
Cette pop synthétique est hantée, le titre nous avait prévenu. L'album semble se dérouler comme une longue confession, Mortiis y étalant ses regrets, ses erreurs, les difficultés rencontrées ces dernières années. On y reconnaît son art des atmosphères lugubres et mystiques (la complainte Return to ther Old Fields) ainsi que son goût du rituel (l'excellente Tribes of Dystopia, avec un chant de gorge signé Matthew Setzer, guitariste live pour Frontline Assembly, Skinny Puppy ou encore London After Midnight). Ghosts of Europa est emprunt d'une forme de solennité, une veillée funèbre où se croiseraient David Bowie, Ulver, Nine Inch Nails... et surtout Depeche Mode. Sean Beavan signe le mix, et les chiens ne tombent jamais loin de l'arbre, comme on dit !
Et puis, parfois, jaillit l'envie de remuer son popotin : écoutez donc Tundra Heart of Hell et osez nous dire que le déhanché de Dave Gahan ne vous traverse pas l'esprit ! On a beau frôler le pastiche, cela reste bien fait. En pervertissant ses formules pop avec ses envies de bidouiller et d'expérimenter, en associant ses influences flagrantes à sa touche personnelle, Mortiis signe avec Ghosts of Europa un album séduisant et habité (il y a quelques secousses qui viennent des tripes, jusqu'aux adieux dramatiques et poignants de Farewell Romero). La froideur de l'électronique nous y transmet celle de paysages désolés et balayés par les vents, échos des tourments qui torturent le musicien, c'est fait avec élégance et talent alors ne boudons pas notre plaisir.