Shem HaMephorash, en Hébreu, désigne le Tetragrammaton, quatre symboles représentant le don de Dieu. Rien que ça. En même temps, quand on fait du black metal, on n'est pas là pour faire les choses à moitié, sinon ça serait du gris metal et ça serait super chiant. Depuis un peu plus de dix ans, les Suédois de Mephorash peaufinent leur univers occulte kabbalistique blindé de références ésotériques pour, de plus en plus, glisser vers le rituel opaque et grandiloquent. On ressort les toges et les masques du placard pour Krystl-ah, déjà leur cinquième album.
Si l'agressivité des débuts a laissé, au fur et à mesure, la place à un son plus atmosphérique, Krystl-ah marche dans les pas de son aîné, Shem Ha Mephorash, justement. C'est donc là que les routes se séparent : si vous aimez votre black metal poisseux, viscéral, crado, mordant, eh bien ça ne sera pas pour vous. Si vous aimez le grandiloquent, la répétitivité hypnotique, les chœurs, le liturgique, le décorum qui en jette, alors Mephorash est probablement plus pour vous.
Selon ce qu'on en attend, c'est donc quand il assume le plus sa théâtralité que l'album est le plus réussi... ou agacera le plus ! Des voix graves qui psalmodient, ambiances gothiques hantées, noirceur de blockbuster, pesanteur solennelle, lamentations de guitare : le morceau-titre déballe ses gimmicks et prend le temps. Si vous êtes du genre à vous faire des playlists pour votre footing, là, ça sera plutôt la playlist pour les processions, ou à la rigueur pour marcher à l'allure d'une promenade au musée !
Le temps est un élément central ici. Les morceaux s'étirent, les transitions entre eux sont soignées pour donner l'impression d'une messe unique et cohérente aérée de respirations ambiantes et ornée de samples qui n'ont pas peur d'en faire de trop (les corbeaux au début de Soma Yoni, par exemple). On le disait : on ne fait pas du black metal pour faire du gris metal ! Et le temps, c'est aussi ce qui finit par produire son effet, pour peu que l'on soit réceptif. Il faut laisser à Krystl-ah le temps de nous inviter dans sa transe, de nous déconnecter du réel pour adhérer à ses incantations, ses gimmicks finissant par servir de déclencheurs pour pénétrer ce monde caché, cryptique, et en savourer les codes.
Ainsi, plus le temps passe, plus l'album gagne en intérêt. I Am réussit ses effets, avec son orgue en intro et sa longue parenthèse atmosphérique sinistre qui renforcent finalement les cris qui jailliront plus tard, leur donnant une portée épique... mais c'est surtout avec Mephoriam, conclusion de plus d'un quart d'heure, que Krystl-ah atteint son apogée. Point d'orgue (huhu) du rituel, avec sa lente progression, sa voix claire, sa lourdeur funeste et sa puissance narrative, ce dernier titre nous laisse alors avec une interrogation : aurait-il eu le même impact si nous n'y avions pas été préparés par ce qui précède ? Car Krystl-ah est un bel album si l'on aime tous ces ornements, riche (trop ?), fascinant, généreux... mais l'univers de Mephorash peut aussi parfois donner l'impression, comme souvent avec les groupes "à thèmes", de forcer un peu trop sur le théâtre pour nous faire accepter son délire mystique, de se reposer sur des "trucs" attendus et automatiques, là où un peu de spontanéité n'aurait pas fait de mal. Mais d'un autre côté, une messe, ça suit des codes.