Chronique | Blut Aus Nord - Disharmonium — Undreamable Abysses

Tanz Mitth'Laibach 03 octobre 2022

À l'instar de son confrère John Ronald Reuel Tolkien, Howard Phillips Lovecraft est un écrivain qui a marqué le black metal sans jamais l'avoir connu -on en a déjà parlé ! Il faut bien une musique sombre et extrême pour nous transmettre l'idée d'horreurs dépassant ce que peut concevoir l'imagination humaine. Cette année, c'est donc BLUT AUS NORD qui nous fournit un album hommage au mage de Providence. Connaissant les atmosphères impressionnantes que sont capables de construire les Normands, on se doute que cela peut donner un disque fascinant.

Et fasciné, on l'est avant même d'insérer le disque dans le lecteur : les illustrations de l'album par Maciej Kamuda sont magnifiques, et le titre Disharmonium — Undreamable Abysses nous fait aussitôt penser à ce qu'il y a de meilleur chez Lovecraft : les Contrées du rêve et au-delà, les abysses où s'étendent des choses que nous ne pourrons jamais comprendre ni imaginer, pour nous monstrueuses ; l'idée de l'infini et de l’innommable, face auxquels la raison humaine s'effondre.

Chez BLUT AUS NORD, le monstrueusement infini, ou l'infiniment monstrueux, prend la forme d'un black metal psychédélique, comme sur l'album précédent, le bien-nommé Hallucinogen (2019), mais où l'effroi se mêle davantage à la perdition. Le but est ici de nous entraîner dans l'abîme plutôt que de nous écraser, loin de la lourdeur et de l'austérité d'albums plus anciens du groupe tels que la trilogie 777. Dès les premières secondes de Chants of the Deep Ones, on a la sensation de tomber d'une hauteur vertigineuse entre les hauts murs des guitares, la batterie martelant frénétiquement le rythme de notre chute tandis que quelques nappes électroniques électroniques et les chœurs nous font éprouver notre solitude face à l'infini ; même s'il y a quelques moments de suspension sur les ponts et les outros, on ne quittera jamais vraiment cet univers saturé tout au long de l'album, sans espoir de fuite, suivant les structures tortueuses des morceaux qui nous donnent l'impression de nous enfoncer toujours plus loin. Inutile de préciser que c'est un univers déshumanisé : les seules interventions de la voix humaine se limitent à des grondements et à des chœurs fantomatiques. Sur ce plan, l'album est très réussi : il a une atmosphère unie et travaillée, faite de plusieurs couches à travers lesquelles les ficelles qui nous mènent sont presque invisibles, et qui nous font éprouver l'angoisse et le gigantisme d'une façon qui sied aux univers lovecraftiens. L'effet produit par le black metal psychédélique de BLUT AUS NORD se rapproche d'univers créés dans des genres musicaux très différents, on peut penser notamment à VELVET ACID CHRIST en dark electro, sauf qu'ici, les guitares metal remplacent les nappes, samples et boîtes à rythmes pour l'essentiel.

Parmi les morceaux, on s'attache particulièrement à Tales of the Old Dreamer, où les chœurs se font plus irréels que jamais tandis que les samples nous transmettent une délicieuse angoisse, comme si nous nous étions perdus loin de toute possibilité de nous réveiller, d'autant que la structure du morceau fonctionne à merveille avec ses moments de suspension avant que l'on ne reprenne notre chute ; au-delà de l'angoisse, on éprouve une mélancolie à l'écouter, comme si la perdition nous était finalement agréable. Le morceau suivant Into The Woods est lui aussi particulièrement réussi, sorte de négatif du précédent où l'effet d'oppression produit par une nappe grave remplace les chœurs et les samples plus aigus du précédent. À mesure que l'on progresse dans l'album, il semble ralentir, comme si l'accablement et le désespoir prenaient le dessus sur la peur.

Néanmoins, en dépit des variations au niveau des sons, des rythmes et des structures, Disharmonium — Undreamable Abysses reste uni par ceci qu'il est toujours au maximum de sa puissance : on est toujours saturé par l'environnement des guitares et de la batterie, les chœurs et l'électronique sont toujours aussi anxiogènes. Or c'est justement l'inconvénient de l'album : on peut se lasser d'être tout le temps à ce maximum, de ne pas avoir de contraste avec d'autres émotions véhiculées ; cela devient perceptible après plusieurs écoutes, le temps d'appréhender le disque dans toute sa richesse -sans doute est-ce le signe qu'il est temps de remonter à la surface !

C'est donc bien un disque fascinant que nous fait connaître BLUT AUS NORD, à la hauteur de ce qu'on attend du groupe et du sujet qu'il s'est choisi, à l'univers riche et travaillé comme toujours, qui présente l'inconvénient d'un certain maximalisme, mais qui nous transmet avec force et cohérence ce que l'on désirait : le sentiment d'être confronté à l'indicible. Écouter le disque est par-là une expérience marquante, que l'on recommande.