Hypno5e + Hippotraktor @ Marché Gare - Lyon (69) - 10 octobre 2026

Live Report | Hypno5e + Hippotraktor @ Marché Gare - Lyon (69) - 10 octobre 2026

Pierre Sopor 12 octobre 2026

Un mois avant la sortie de Trame Noire via le label Pelagic Records, Hypno5e commence à présenter on nouvel album au public lors d'une tournée dont la troisième date se faisait à Lyon, au Marché Gare (auquel, pour accéder, c'est plutôt "tu te gares et marches" que l'inverse !). Les fans de metal progressif imprévisible, de gros riffs et d'accalmies plus contemplatives savaient qu'ils ne fallait pas arriver en retard : Hippotraktor, également membre du roster Pelagic, promettait de belles secousses dès la première partie de cette soirée organisée par Mediatone.

HIPPOTRAKTOR

Plusieurs débats font rage parmi les profanes : c'est qui le plus fort entre un hippopotame et un tracteur ? Et pourquoi pas s'appeler TRACTEUROPPOTAME ? C'est des cousins de Pothamus ? Au premier rang, il y a les connoisseurs, les gens qui savent déjà que le chanteur d'Hippotraktor Stefan De Graef sévit également dans Psychonaut, ce qui est de bon présage, mais il y a aussi des titi n'enfants qui ont mis leurs plus beaux tee-shirts AC/DC pour montrer qu'eux aussi ce sont des connoisseurs, des vrais.

Hippotraktor sortait tout récemment son album Annihilist, comme le rappelle Oblivion Walker joué d'entrée. En studio, on en apprécie les variations d'atmosphères, ces riffs qui l'air de rien savent associer habilement lourdeur pachydermique et complexité, la rugosité épaisse d'un chant viscéral. Devant la scène, là où le son n'est jamais au top, ce sont surtout les rythmiques qui se détachent et le jeu de batterie de Lander De Nyn qui prend le dessus dans le mix. On perd en subtilités ce que l'on gagne en percussion alors que le petit côté "Karnivool qui rencontre Gojira" de la musique nous fait également penser aux récentes évolutions d'Heretoir pour ce mélange d'influences et cette capacité à associer accessibilité et profondeur.

Au début du concert, chaque titre est espacé d'un moment de flottement, un silence au sujet duquel De Graef plaisante et rassure : "ça fait partie du concert !". On s'attendait à une setlist consacrée essentiellement à Annihilist mais le groupe équilibre avec Stasis et plusieurs titres du premier album Meridian, qui est finalement le plus représenté du concert.

En s'éloignant un peu de la scène, on apprécie mieux les nuances mais on y perd l'énergie communicative du frontman (qui, d'ailleurs, est bien souvent de profil, c'est un truc de "posteux-progeux" ça, à force d'écouter Tool et Amenra !). D'ailleurs, il semble manquer d'espace, coincé entre ses collègues, ceux qui le pouvaient encore se livrant à de belles séances de ventilation capillaire. Finalement, hippopotame ou tracteur, peu importe, le champs lexical n'est pas vraiment celui de la légèreté aérienne et Hippotraktor envoie plusieurs secousses telluriques bien écrasantes.

Si des mots comme "metal progressif avec influences djent et mathcore" vous font fuir, vous laissant imaginer une horde de hipsters moustachus qui vous pondent des dissertations pour vous expliquer pourquoi vous n'avez rien compris à la musique, n'ayez crainte : malgré sa maîtrise, Hippotraktor n'est pas là pour nous assommer avec une démonstration pompeuse mais plutôt avec des variations d'atmosphères écrasantes aux ombres sludge massives et bien méchantes. Le résultat est suffisamment incarné et sincère pour embarquer le public. Alors certes, on peut s'amuser à comparer la musique à tout un tas de choses, des groupes que l'on citait plus haut à un gloubi-boula post-metal / prog bien lourd qui passerait aussi par Haken, The Ocean ou encore Cult of Luna, mais c'est fait avec assez d'âme et de volcans intérieurs pour se distinguer et faire émerger de ces histoires de pachydermes et de tracteurs des instants d'élégance pure inattendus. Et puis ils ne quittent pas la scène sans avoir dédicacé leur setlist pour les titi n'enfants du premier rang. Trop mignon.

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HYPNO5E

Hypno5e aime la pénombre, c'est d'ailleurs un des sujets de Trame Noire, dont le titre évoque un dispositif préservant la biodiversité de la pollution lumineuse. Les musiciens prennent place sur scène dans l'obscurité, silhouettes fantomatiques que l'on distingue tant bien que mal, et commencent en toute sobriété avec la récente Lost Fires. Devant, les titi n'enfants acclament Pierre Rettien, le batteur : "Pieeeeeeeerrre"... Ils s'y connaissent décidément bien, ceux-là ! Comme d'habitude, pas question pour le groupe de communiquer autrement que via la musique, du moins pas avant que les lumière se rallument. On se sent bien dans les ténèbres, chacun se retrouvant dans sa petite bulle propice aux rêveries mélancoliques d'Emmanuel Jessua et ses collègues. Puis, c'est le rouleau compresseur. La seule chose prévisible chez Hypno5e, c'est justement sa capacité à toujours surprendre, à nous faire voyager dans tout un tas de directions différentes au sein du même morceau. Les riffs se font hypnotiques, Jessua hurle dans le noir et le groupe nous embarque alors pour une longue traversée mouvementée de sa discographie qui échappe tellement aux classifications qu'on y colle des étiquettes vagues et évocatrices : "metal cinématographique" ou "avant-gardiste". L'univers d'Hypno5e est si unique, si profondément intime, que la musique sa musique ne ressemble finalement qu'à Hypno5e, que ce soit dans ses accalmies ou ses violentes fulgurances.

Un nouvel album arrive, certes, mais pas question d'oublier le reste ce soir et notamment l'album Acid Mist Tomorrow, rapidement à l'honneur avec les deux parties de Gehenne. Si le jeu de lumière semble effacer les musiciens pour les réduire à de modestes ombres (errantes ?), on apprécie comme de la pénombre jaillissent certains tableaux, clairs-obscurs aux contrastes aussi marqués que ceux de leurs compositions. La musique d'Hypno5e est un paysage abîmé, aride et vaste, un lieu propice à la solitude et aux spectres qui semblent se manifester au détour d'un sample ou d'un instant d'introspection.

Le groupe joue plus d'une heure et demi, une durée qui leur laisse la possibilité de construire un set varié : après les tempêtes de Lava From the Sky ou encore Slow Steams of Darkness, Part II - Solar Mist, alors que l'on est à peu près au milieu du concert, les musiciens s'installent sur des tabourets pour une parenthèse acoustique. Tio est l'occasion de souffler, de nous souvenir comme leurs titres unplugged sont tout aussi captivants (c'est quand ils veulent pour ressortir A Backward Glance on a Travel Road des placards!)... mais également d'apercevoir les visages de ces ombres sur scène !

La mélancolie enfle jusqu'à l'éruption, la poésie mute en exorcisme habité et écorché alors qu'A Distant Dark Source et Acid Mist Tomorrow plongent le Marché Gare dans un tourbillon d'émotions à vif. Hypno5e nous essore. Il y a un signe qui ne trompe pas : personne ne parle. Pas de rigolos-relous qui se racontent leur vie pendant que ça joue. L'univers d'Hypno5e impose de lui-même un silence, un respect qui confine au recueillement, chacun en profitant alors pour retourner hanter ses paysages dévastés intérieurs.

Quelques instants avant la conclusion, dans le noir, pendant une courte respiration au milieu d'Acid Mist Tomorrow, la conclusion de l'Etranger de Camus résonne dans la salle : "pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il ne me restait qu'à souhaiter qu'il y ait, le jour de mon exécution, beaucoup de spectateurs et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine". Il y avait beaucoup de spectateurs au Marché Gare, puisque c'était complet. Ils criaient, ça oui. Bon allez, Manu, Charles, Jonathan, Pierre : si ça peut vous faire plaisir, on veut bien vous faire croire que c'était des cris de haine. D'ailleurs, ce n'était pas des cœurs faits avec les doigts, c'était des nœuds coulants. Comme d'habitude, les patrons du post-metal progressif avant-gardiste poético-cinématographique (ajoutez-y tous les adjectifs de votre choix) ont été magistraux, nous offrant un cocon d'obscurité, refuge aux airs de Trame Noire aussi passionnant qu'accueillant. Pourvu alors que bien d'autres spectateurs iront assister et hurler à leurs exécutions futures, soir après soir, car c'est bien là tout ce qu'on leur souhaite !

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Pierre Sopor

Rédacteur / Photographe