Le duo Denuit vient tout juste de sortir son album nothing lasts | forever (chronique) et invitait le public parisien à fêter l'événement au Chinois, nouveau haut lieu des musiques alternatives et sous les radars et fief de plus en plus de soirées organisées par Persona Grata, évidemment encore dans le coup ce soir-là. Une approche stratégique en début de soirée constituait à rester près du bar pour se planter devant son ventilo et survivre à la chaleur écrasante qui agonisait encore Paris... mais la stratégie, c'est pour les gens qui se compliquent la vie et on n'allait tout de même pas rester au bar alors qu'Emmon s'apprêtait à monter sur scène !
EMMON
En première partie, la Suédoise Emma Nylén jouait pour la toute première fois en France. Il était temps : son projet EBM / darkwave / techno Emmon semblant enfin toucher un public de plus en plus vaste après plus de 25 ans d'existence ! Sur scène, elle est accompagnée de son fidèle collaborateur Jimmy Monell aux claviers (qui a également travaillé notamment avec Kite et Rein)... mais surtout de son énergie communicative qui fait qu'immédiatement, elle se met le Chinois dans la poche.

Le concert commence comme son dernier album en date, ICON, avec Neon Brown et dont le l'eco-anxiété sert de cadre idéal à Nylén pour faire étalage de la puissance de sa voix. Chargée en émotions, elle insuffle quelque chose d'à la fois viscéral et élégant : c'est assez rare pour être souligné, mais le chant d'Emmon sonne encore mieux en live, gagnant en présence ! La bonne nouvelle, c'est qu'en fait, tout sonne encore mieux en live : ça cogne, les influences EBM sont plus musclées (l'intense Decisions, la nerveuse Speak to Me ou encore Dark et sa mélodie entêtante, pour rouler des mécaniques en marcel, ça le fait !), à la fois modernisées par des choses très actuelles (les touches EBSM de Hard Drive, la froideur de Purebloods qui se charge soudainement d'une théâtralité quasi cinématographique) mais aussi fortement imprégnées d'ombres 80's. Il y a un petit côté Eurythmics version techno / EBM qui séduit et parle autant aux cœurs qu'aux popotins qui ne demandent qu'à remuer (la plus mélancolique Shades of Blue, introduite par Emma comme un de ses morceaux préférés : oui Emma, à nous aussi !).
On parlait de l'énergie communicative de la frontwoman. Il y a aussi son sourire immense et ses quelques échanges avec le public. Elle se présente : elle vient de Suède, un pays de "froides ténèbres". On jalouse ses froides ténèbres, là, à suer comme des bœufs en cherchant un souffle de ventilateur. Vers la fin du set, elle dédie Like A Drum à ses "personnes préférées en France", le duo Potochkine, qui en avait signé un remix et qui est bien sûr dans le public... Oui, oui, Emma, nous aussi on aime beaucoup Potochkine ! Alors t'as vu, on est d'accord avec toi sur tous les points, tes chansons elles sont super, les froides ténèbres c'est super, alors maintenant on espère que tu reviendras très vite, hein, parce que c'était vraiment trop cool. D'ailleurs le public du Chinois ne s'y trompe pas et décide de faire monter la température de la salle d'encore quelques degrés avec son accueil enthousiaste. Ce qui était la moindre des choses mais aussi totalement irresponsable vue la chaleur ! Emmon s'en va, elle remercie et laisse la place aux "fantastic De-nou-eeeee", car désormais c'est comme ça qu'il faudra prononcer Denuit.
DENUIT
De concert en concert, on voit Denuit peaufiner son show, réussissant à donner vie à son univers sombre avec peu d'artifices. Le rideau rouge du Chinois en fond de scène aide évidemment le côté théâtral alors que, dans une obscurité totale, le duo monte lentement sur scène au son de Cyanure. De-nou-eee, comme on dit désormais, prend son temps, ça monte progressivement. Lis agite sa lampe torche dans les ténèbres, laissant deviner sa silhouette et celle d'Ivi, comme d'habitude caché derrière ses cheveux.
Puis, Denuit nous prend par la main (parfois littéralement) pour nous inviter dans ce monde mélancolique fait de spectres soupirants, de tourments poétiques et de danses cathartiques (comme avec Show Your Face, dont l'énergie sera libératrice plus tard dans la soirée). L'espace créé est sombre mais accueillant, un cocon de noirceur (hey, ça s'appelle pas "Dejour") chaleureux fait de peines mais aussi de bienveillance, cadre idéal pour faire contraster vague à l'âme et rythmiques accrocheuses (comme avec Cendre, cet hymne qui se love dans notre tête pour ne plus en sortir). Parfois, le ton se durcit, comme avec Skeletons, toujours aussi jouissive, ou la récente echo from hell dont le rendu en live accentue la tonalité martiale EBM menaçante.

La vraie force de Denuit réside cependant dans ce que le duo dégage, cette attitude à la fois vulnérable et presque protectrice, cette bulle bienveillante qui semble se bâtir autour de la scène et qui tient autant à la musique qu'à leur attitude. Cette vulnérabilité, mélange de discrétion et d'assurance, ce romantisme : ça marche toujours. Denuit a soigné son jeu de scène, fait de trouvailles simples mais qui permettent à chaque morceau de se démarquer (comme par exemple Faceless, interprétée une main devant le visage quasi tout le long). Rassurez-vous cependant : quand Ivi quitte son poste pour partager le devant de la scène avec Lis, il reste planqué derrière ses cheveux ! On s'inquiète en revanche un peu plus pour Lis, qui balance des coups de pied acrobatiques en l'air malgré ses chaussures de 20 kilos chacune et se penche en arrière avec une souplesse qui fait grincer les articulations des trois quarts de la salle : Denuit, c'est peut-être une affaire de fantômes, mais c'est aussi physique !
Il y avait donc tout un tas de raisons de passer une bonne soirée. La première, c'est tout simplement que la musique était top. La seconde, c'est que l'attitude des artistes sur scène les rendait forcément sympathiques. Mais aussi, avec un peu de recul, il y a quelque chose de profondément satisfaisant, aussi bien chez Denuit que chez Emmon : les deux ont conscience de leurs racines musicales, des influences 80's, mais savent les moderniser pour en proposer une variante à la fois actuelle et personnelle. Leurs sensibilités greffées par exemple à l'EBM, un genre souvent associé à un virilisme exacerbé, nous offrent quelque chose d'aussi rafraîchissant que nécessaire : il est là l'avenir, conscient de son héritage musical mais avec une personnalité forte qui permet à ces deux projets d'être chacun unique à sa façon.













































