Depuis son virage plus metal incluant notamment deux chanteurs, Les Tambours du Bronx n'avaient plus sorti de morceaux instrumentaux "classiques". Cette parenthèse de dix ans se ferme avec l'EP Distropy, intense brulot électronique et industriel qui semble offrir à Arco Trauma (Sonic Area, Chrysalide) plus d'espace et lui permettant de faire cohabiter son univers avec celui des célèbres bidons comme jamais depuis son arrivée dans le groupe en 2018.
Nous en avons profité pour faire le point avec Dom et Arco qui nous parlent de cet EP, ce qui les a amenés à le créer mais aussi de quelques pistes futures.
Crédit photo d'illustration : Rorold
Qu'est ce qui vous a amenés à revenir à une formule "classique" pour Les Tambours du Bronx le temps de cet EP ?
Dom : Le Classic Show, c'est le cœur des Tambours du Bronx, il n'a jamais cessé d'exister et de tourner. Mais entre les tournées et la grosse séquence metal des deux derniers albums, on a réalisé qu'on n'avait pas posé de nouveau chapitre studio sur cette formule depuis plus de dix ans. On avait cette envie collective de revenir à une production plus pure et aérée, centrée sur le son brut des bidons et l'electro, sans surcharger les arrangements.
Le dossier presse parle d'un shadowban pour We Need Godz, dont Waiting 4 est un "remake" instrumental. Est-ce que vous pouvez nous parler de cette histoire de shadowban ?
Dom : On rêvait depuis longtemps de tourner un vrai clip de fiction, façon cinéma, où l'on jouerait la comédie. Avec Cana Prod, on a imaginé et réalisé ce projet, et on s'est éclatés sur le tournage. On était super fiers du résultat... jusqu'à la douche froide : le clip est devenu totalement invisible sur les plateformes.
Quand on a voulu utiliser des options payantes pour le booster un minimum, on nous a fait comprendre que c'était impossible. On nous a reproché d'inclure des images de missiles au début — assimilées à de la désinformation sur une prétendue attaque de la Terre — et un excès de violence. Bon, c'est vrai qu'on s'est un peu lâchés sur la fiction, mais on a tous vu des blockbusters bien plus remuants !
Plutôt que de laisser ce travail aux oubliettes, on a voulu lui offrir une seconde vie. C'est de là qu'est né Waiting 4 (un clin d'œil direct au titre de la démo originale). On a refait le morceau et remonté le clip en supprimant les séquences problématiques, tout en y injectant une grosse dose d'auto-censure et de sarcasme assumé.

Arco, tu es entouré d'une grosse dizaine de types qui cognent sur des bidons. Est-ce qu'il y avait parfois, de ta part ou dans le groupe, une impression que ton travail aurait pu s'épanouir plus, prendre plus de place, comme c'est le cas sur Distropy ?
Arco : Quand j’ai intégré le projet en 2018, je suis arrivé au moment où les Bronx faisaient leur transition metal. Ils avaient déjà beaucoup avancé et il me restait une toute petite place pour me glisser. Il y avait aussi beaucoup de morceaux à apprendre très vite, car la tournée commençait juste après la résidence au Silex d’Auxerre. J’étais partagé entre l’envie d’apporter des idées fraîches et celle de montrer que je savais m’adapter rapidement. On ne se connaissait pas encore très bien et j’ai compris qu’au début, il fallait observer et ne pas chercher à apporter prématurément ma touche. J’ai parfois ressenti de la frustration. Cette masse de percussions métalliques peut littéralement devenir écrasante. J’étais très impressionné et intimidé par l’envergure du projet. Malgré le fait que, humainement, l’alchimie ait rapidement fonctionné entre nous, jouer avec les Bronx, c’est jouer avec une grande quantité de contraintes techniques : beaucoup de micros sur scène, un volume très fort, un spectre très largement occupé par les bidons, les guitares et les voix. Au début, il s’agissait plus de contorsionnisme qu’autre chose.
Avec Sonic Area, j'ai le sentiment que tu aimes bien jouer avec le silence et une certaine forme de minimalisme, de sobriété. Est-ce quelque chose que tu as essayé d'imposer à un projet comme les Tambours du Bronx ?
Arco : Bien vu. C'est vrai que mon travail perso avec Sonic Area repose beaucoup sur le dépouillement, les grands espaces et le silence. Quand je suis arrivé sur le projet metal en 2018, j’ai découvert un univers d'une densité phénoménale. Les compositions étaient déjà très avancées et l'orientation artistique bien affirmée. Mon rôle n'était pas de repenser la structure du groupe, mais d'y injecter ma sensibilité. Je me suis concentré sur des ambiances vaporeuses et enveloppantes pour contrebalancer l’énergie brute des bidons et créer un vrai contraste. C'était aussi une période d'exploration, avec une nouvelle direction artistique que tout le monde avait à cœur de faire aboutir. Faire cohabiter deux monolithes sonores — l'épaisseur des guitares metal d'un côté, et l'impact organique des bidons de l'autre — c'était un véritable défi de production. Il fallait que ça sonne metal tout en restant 100 % les Tambours du Bronx. Sur le premier album W.O.M.P., HK du Vamacara Studio a fait un travail formidable pour tailler dans ce bloc et donner une impulsion très puissante et incisive aux guitares. Pour le second, Evilution, l'approche a été différente dans les arrangements et le travail vocal mené avec Stéphane Buriez, ce qui a permis de redonner davantage d'air et d'espace aux bidons au mixage. C'est passionnant de voir comment cette vision de l'équilibre a évolué au fil des disques. Distropy s'inscrit naturellement dans cette continuité : il nous permet de pousser cette logique d'espace encore plus loin.
Et à l'inverse, j'imagine que les Tambours du Bronx te donne l'occasion de travailler sur des trucs plus "violents". Ça fait du bien ? Est-ce que parfois tu aimerais toi aussi pouvoir taper sur des trucs, ou ça voudrait dire que pour ça il faudrait qu'on te voit sur la scène, et ça c'est hors de question ?
Arco : J’ai toujours gravité autour de la scène metal industriel. Ça n’a jamais cessé. Je fais encore du design et du mastering pour des groupes comme Shaârghot et Merzbow, des remixes pour Sidilarsen ou Dope D.O.D. Il y a aussi eu ces moments incroyables avec Punish Yourself, que je n’oublierai jamais. J’aime évoluer dans un spectre d'expressions très varié. Sur scène, les Bronx sont très chaleureux, humains, spontanés et joueurs avec le public. Cela contraste beaucoup avec l’univers industriel, plus froid, dans lequel j’ai grandi. J’ai découvert chez moi une grande timidité et une certaine pudeur, que je dissimule derrière un masque. Il me sert à la fois d’armure, de moyen d’expression visuel et de façon de rester moi-même au milieu de la horde. La singularité des Bronx me fascine et, depuis le début, ma discrétion sur scène est au service des bidons. Ce sont eux les stars, eux qui portent le mythe. Je suis très honoré de les accompagner. Avec le temps, je ressens cependant une confiance grandissante de leur part. L’équipe que nous formons aujourd’hui est particulièrement motivée, soudée, portée par une vraie curiosité artistique mutuelle.
Dom, sur scène on te voit surtout jouer de la guitare mais tu fais partie du groupe depuis longtemps. As-tu pu t'épanouir comme tu le voulais avec Distropy ? As-tu une préférence entre les bidons et la guitare ?
Dom : Bien sûr ! Ma passion, c’est la musique sous toutes ses formes et à tous les postes. Que ce soit à la composition, au son ou aux instruments, passer d’un rôle à un autre m'empêche de m'asseoir sur mes acquis. Ça oblige constamment à sortir de sa zone de confort et ça offre une vision plus globale, avec un peu de recul sur le groupe. Sur Distropy, le plaisir est tout aussi grand, même avec moins de guitares.
Quant au choix entre les deux : la guitare t'expose davantage. Il y a plus de pression, et si tu te plantes, ça ne pardonne pas. Le bidon, lui, te fait mal physiquement, mais il pardonne plus les petites erreurs et surtout, il t’emmène directement dans cette transe collective.

Côté public, on voit surtout le résultat sur scène qui donne l'impression que les percussions sont le résultat d'un travail très collectif, mais on se doute que vous ne composez pas à 15. Comment vous y êtes-vous pris sur Distropy pour écrire ces parties ?
Arco : Pour Distropy, trois compositions remontent à l’époque où j’ai rejoint le projet. Elles existaient déjà, quelque part, mais ce n’était tout simplement pas encore le moment de les faire sortir. Il fallait peut-être qu’elles mûrissent, que le contexte change, que certaines pièces du puzzle se mettent en place. Je crois qu’il y a des morceaux qui savent attendre. Brasier a été composé en deux jours, dans une spontanéité presque instinctive, je dirais même presque prophétique. Tout est parti d’un motif rythmique que je tapais machinalement sur ma cuisse dans le train, en rentrant d’un concert. Je ne savais pas vraiment où cela allait me mener. Avec le recul, c'est troublant de voir à quel point ce motif évoque ces rythmes scandés dans la rue aujourd’hui, lorsque les voix et les corps finissent par battre à l'unisson. Comme si le morceau avait capté quelque chose de l'époque, cette tension collective avant même qu'on puisse la formuler. Waiting 4, quant à lui, est une adaptation d’un morceau issu de la période metal. Nous avons essayé d’aller vers quelque chose de très minimaliste. Enlever tout ce qui pouvait l’être, déconstruire, épurer, un peu comme lorsqu’on joue aux Kapla : retirer des éléments sans faire s’effondrer l’ensemble. Trouver le point où il ne reste que l’essentiel. Concernant les parties rythmiques de l’EP, j’ai envoyé quelques motifs de bidons samplés, des fragments sonores un peu bruts. Ensuite, la magie des Bronx a opéré : l'équipe s'en est emparée pour leur donner vie, les réinterpréter et leur insuffler la vraie frappe du groupe. Voir ces idées de départ transformées par la force collective, c'est assez émouvant, et j’en tire une vraie fierté.
Au début de l'expérience WOMP, pas mal de personnes ont été déstabilisées : je me souviens du premier concert dans cette configuration à Paris en 2018 et de personnes venues en famille en pensant assister à un show de percussions et qui faisaient une drôle de tête ! Est-ce que Distropy va être l'occasion de faire plus de shows classiques ou bien ses titres seront inclus à vos setlists actuelles, en configuration metal ?
Dom : Oui, le lancement du show metal était un pari risqué. Il en a surpris plus d'un à l'époque, et il en surprend encore aujourd'hui ! Pourtant, cet univers n'est pas si éloigné du nôtre : nos concerts ont toujours été d'une extrême violence physique, mais abordés sous l'angle de la performance et du spectacle brut. Le show metal pose des instruments identifiables sur cette énergie, et c'est marrant de constater que les gens ont parfois plus «peur » dès qu'ils voient une guitare qu'en voyant quinze types frapper sur des bidons ! Passée la surprise initiale, une grande partie du public s'y retrouve, constate que la frappe et les percussions sont toujours au centre, et beaucoup finissent par prendre goût à un style qu'ils ne connaissaient pas. Ça nous a aussi apporté un tout nouveau public metal et punk, qui a découvert le groupe par ce biais et a eu la curiosité d'aller voir ce que donnaient les Tambours sous leur forme originelle.
Cela dit, il faut rappeler qu'on a toujours surpris notre monde, bien avant la période metal ! J'ai une pensée émue pour les gens qui venaient en pensant voir Stomp ou le Blue Man Group ! Pour répondre à ta question, les deux spectacles tournent aujourd'hui quasiment à 50/50. Le Classic Show avait simplement moins de visibilité médiatique récente faute de sortie studio.
Cet EP était donc l'occasion parfaite d'apporter de la nouveauté à un spectacle en constante évolution. Et pour la scène : il y a peu de chances qu'on intègre ces titres au show metal, mais plusieurs morceaux de Distropy vont débarquer très prochainement dans la setlist du show classique !
Est-ce plus facile pour vous de trouver des dates en configuration metal ou instrumentale ? Niveau logistique, ça doit simplifier un peu les choses d'être moins nombreux...
Dom : En réalité, le choix du spectacle dépend essentiellement de la sensibilité du programmateur, de la connaissance qu'il a de son public... ou de son appétence au risque (rires) ! Sur la logistique humaine, la différence est minime : il n'y a qu'un ou deux artistes de moins sur la formule Classic, à savoir les chanteurs. Ce qui change vraiment la donne et simplifie les choses, c'est la partie purement technique : gérer l'installation et la balance du show classique reste beaucoup plus fluide et direct que la lourdeur d'installation inhérente à la configuration metal.

Distropy, malgré l'absence de mot, a une portée narrative vraiment marquée, forte. C'est super évocateur, très cinématographique. Est-ce que vous vous êtes posés la question de comment raconter des choses sans paroles ?
Arco : D’habitude, je conceptualise beaucoup ce que je fais. J’aime construire un univers, imaginer ses contours, ses textures, son esthétique. Mais pour ces compositions, c’était assez différent. Je n’avais pas vraiment de vision précise, plutôt quelques mots qui flottaient quelque part dans un coin de ma tête : «pirates, oriental, épique, industriel, minimal»… Des directions que j’imaginais développer beaucoup plus largement au départ. Et puis, au fil des échanges et de deux ou trois allers-retours, quelque chose s’est dessiné presque naturellement. Comme si les morceaux avaient déjà leur propre destination et qu’il suffisait de ne pas trop intervenir. On a progressivement compris qu’il ne fallait pas forcément ajouter, mais plutôt laisser de l’espace. Ne pas remplir chaque vide. Parfois l’énergie d’un morceau réside davantage dans ce qu’il ne dévoile pas que dans tout ce qu’il donne à entendre. On a peut-être simplement accepté de laisser les choses inachevées. Juste ce qu’il faut.
Les Tambours du Bronx est un collectif mouvant au fil des années, un projet qui garde les bidons comme ossature mais qui peut muter et dont les membres changent. Plus qu'un retour à un son "classique", Distropy me donne plus l'impression d'être encore une nouvelle face du projet, et d'être plus tourné vers l'avenir que le passé. Est-ce que cet EP est une expérience ponctuelle ou est-ce que ça annonce un futur proche dans ce style, avec un album qui suivrait ?
Arco : Je suis vraiment satisfait de la manière dont cet EP s’est construit. J’aime beaucoup travailler dans l’élan, rester dans l’excitation de l’instant. Je crois que nous sommes tous assez fiers du résultat. Mais j’ai surtout le sentiment que ce n’est qu’un début et qu’il reste encore beaucoup de choses à explorer et à raconter. Je suis convaincu aussi que l’expérience de l’album metal a apporté quelque chose de nouveau à la dimension classique du projet. Elle a probablement fait évoluer notre manière d’aborder les compositions et les arrangements. Le travail de design sonore est devenu plus exigeant, mais aussi plus subtil. On a appris à faire respirer les structures, à mieux maîtriser les espaces, les textures et les dynamiques. À ne pas simplement chercher la puissance, mais aussi à lui donner du relief. L'enjeu était aussi de faire en sorte que les Bronx ne soient pas uniquement un groupe qui prend toute sa dimension sur scène, mais que cette énergie, cette singularité et cette
puissance puissent également exister sur disque. Je crois que nous avons franchi une étape intéressante dans cette direction. Et je suis assez curieux de voir jusqu’où cela peut nous mener.
Vous imaginez parfois ce que pourraient être les Tambours du Bronx dans une vingtaine d'années, par exemple, à ce qui pourrait s'ajouter, aux expériences qui pourraient se greffer à l'ossature de base ?
Dom : Plusieurs pistes passionnantes se profilent déjà pour la suite. On évoque notamment un spectacle hybride qui ferait dialoguer l'univers metal et la formule Classic, mais aussi l'idée d'un show monumental accompagné par un orchestre classique. C’est extrêmement excitant de voir ces deux mondes s'appeler. Même si tout cela est encore en cours d'élaboration et demande une grosse préparation technique pour donner corps à des ambitions pareilles, l’enthousiasme est total au sein du groupe. Les Tambours du Bronx ont cette capacité unique de se réinventer sans jamais perdre leur colonne vertébrale. C’est encore un peu tôt pour dévoiler des dates ou des détails précis, mais une chose est sûre : l'histoire continue de s'écrire en grand.
