cEvin Key et les heureux hasards

Interview | cEvin Key et les heureux hasards

Pierre Sopor 19 janvier 2021 Pierre Sopor

Illustre membre fondateur de SKINNY PUPPY, le maître des synthés cEvin Key est du genre prolifique. Ces dernières années, on le retrouvait derrière un nouvel album de TEAR GARDEN (son projet avec Edward Kaspel des LEGENDARY PINK DOTS), un de DOWNLOAD avant le décès de son collègue et ami Phil Western et cette année le voit ressortir un nouveau disque, cette fois-ci sous son nom à lui. cEvin Key and The Subconscious Electronic Orchestra profitera de la présence d'invités prestigieux (Chris Corner d'IAMX, Edward Kaspel) sur Resonance, un album attendu pour le 19 février chez Artoffact Records et que vous pouvez d'ailleurs précommander.

Nous avons été l'interroger sur le processus créatif entourant Resonance, qui a changé de nom au dernier moment pour éviter d'être accusé d'appropriation culturelle (un sujet sensible sur lequel l'artiste s'est longuement exprimé sur sa page facebook et ne souhaite pas ressasser). Au passage, on lui a tiré quelques vers du nez au sujet de "son autre groupe" car l'occasion était bien sûr trop belle pour être manquée.

Avant de parler d'autre chose, comment te sens-tu? La sortie de Resonance est plus agitée que prévue !
Oui, la dernière ligne droite n'a pas été simple... mais tout semble être rentré dans l'ordre désormais.

Resonance est le premier album que tu sors sous ton nom en presque 20 ans. Pourquoi ce choix ?
Il s'agit de mon premier album solo depuis Ghost of Each Room, ça fait effectivement un moment. J'ai été très occupé par la reformation de SKINNY PUPPY, mais aussi DOWNLOAD, PlatEAU et TEAR GARDEN.  Dans l'idéal, je préfère travailler avec des gens. Et puis 2020 est arrivée... Il fallait que je continue à m'occuper et me suis donc concentré sur un album solo, même si plusieurs amis y ont collaboré. J'imagine qu'on peut quand même dire qu'il s'agit d'un album solo dans le sens où j'ai déterminé les chansons et la direction générale... J'ai commencé à écrire sans but précis il y a peut-être trois ou quatre ans et créé un dossier dans lequel je mettais les idées qui me plaisaient. La première d'entre elles à en être ressortie a donné The Brown Acid Caveat, pour TEAR GARDEN, la seconde était Unknown Room avec DOWNLOAD, mon dernier album avec Phil Western. Il restait dans ce dossier pas mal de choses intéressantes qui n'avaient pas encore trouvé de foyer, ce qui a donné Resonance.

Tu décris Resonance comme ton album le plus personnel. Peux-tu nous parler de cette connexion que tu ressens ?
Il est très personnel dans le sens ou ces derniers temps ont été très étranges. La musique m'a servi d'échappatoire pour ne plus penser à la mort de Phil, ou à cette année en général, tout en restant créatif. Je me suis autorisé plus de temps que d'habitude, travailler avec Greg Reely sur les mixes finaux a donc été plus spécial. On a passé plusieurs mois à avancer progressivement, assez lentement, et ça en valait vraiment la peine.

Tu composes de la musique depuis un certain temps. Crains-tu parfois de te répéter ou de ne pas trouver cette connexion personnelle ?
Je suis sûr qu'on se répète tous. Pour moi, faire de la musique a toujours consisté à tâtonner  un peu au hasard et profiter des possibilités que l'électronique peut offrir. J'aime beaucoup les heureux hasards ou les choses que je ne peux pas totalement expliquer. Quand ça se produit, j'essaye souvent de comprendre ce qui m'attire et voir quels autres accidents de la sorte pourraient avoir lieu. Pour le morceau Kullakan, j'ai rêvé d'une structure mélodique que je croyais venir du dossier de compositions sur lesquelles je travaillais. Je me suis dit un jour que j'allais travailler là-dessus et ne la trouvais plus nulle part. Je l'ai cherchée pendant une semaine et l'ai finalement retrouvée dans un autre dossier vieux de sept ans... C'est un exemple de ce qui m'aide à déterminer qu'une idée a quelque chose de spécial.

Ton processus créatif a-t-il beaucoup changé avec l'importance qu'a pris l'ordinateur sur les synthétiseurs ?
Pas vraiment, étant donné qu'on a commencé à mettre sur pied des séquences sur ordinateurs dès le début des années 80 avec VivisectV1. La connexion entre le matériel et les instruments a toujours été un numéro d'équilibriste. Il y a tellement d'instruments géniaux, je crois que le plus gros défi est de ne pas être dépassé par toutes les possibilités qui s'offrent à nous aujourd'hui. Je suis resté sur Logic comme station audionumérique depuis le tout début et ai donc la chance de ne pas avoir à me poser la question du logiciel à utiliser et juste laisser les idées guider mon travail, plutôt que la technologie.

Tu as invité plusieurs artistes à participer à Resonance, notamment des chanteurs. Est-ce plus facile d'exprimer des choses personnelles avec des mots ? As-tu participé à l'écriture des paroles ?
Les paroles... Oh, absolument pas ! J'ai la chance de connaître des chanteurs fabuleux qui n'ont vraiment pas besoin d'aide pour ça. Dans une collaboration sincère, entendre la voix ou la partie de quelqu'un d'autre est un cadeau qui peut être extrêmement inspirant. Les paroles permettent d'ouvrir une sorte de porte des deux côtés, rendant les idées et objectifs plus clairs, la direction mieux définie et aide l'histoire à être racontée.

Il est de notoriété publique que l'ambiance était tendue lors de la création d'albums de SKINNY PUPPY. Es-tu plus à l'aise à travailler seul ou avec quelques amis, ou y a-t-il toujours de la tension quand tu travailles sur de nouvelles compositions ?
Oh non, ce n'est qu'avec SKINNY PUPPY ! Ouais, c'est un groupe plutôt intense... et ce depuis le premier jour. Je pense que nos différents traits de caractère font de SKINNY PUPPY ce projet si tendu et intense... Je pense que si tout était rose, notre son n'aurait pas cette rage qui vient naturellement et n'a rien d'une simple posture. Bien sûr, je préfère travailler sans aller jusque là, c'est bien plus amusant de rigoler et d'apprécier des connexions musicales. J'ai la chance d'avoir les deux cas de figure dans ma vie et donc de pouvoir apprécier les résultats que chaque groupe apportent.

J'ai toujours vu The Process comme un "album maudit", associé à beaucoup de souffrance et de mauvais souvenirs. Pourtant vous en avez joué beaucoup de morceaux lors de la dernière tournée de SKINNY PUPPY en 2017. Qu'as-tu ressenti ? Dirais-tu que tu es en paix avec cet album ?
Je peux dire aujourd'hui, après tout, que j'adore l'album. Ça a été dur de le faire et de continuer après, mais c'est finalement un album que j'ai aussi plaisir à jouer en live. L'idée derrière cette dernière tournée était de se concentrer sur les chansons qui nécessitaient un line-up complet, notamment de la guitare. C'est cool de mettre en place un set et travailler avec des gens pour voir ce que ça peut donner, ce qui a permis a une personne supplémentaire de nous rejoindre sur scène, et c'était sympa d'avoir Matt avec nous.

Je suis désolé si la question est un peu agaçante, mais on ne peut l'éviter : maintenant que le monde ressemble à une version stupide d'un album de SKINNY PUPPY, est-ce qu'il ne serait pas temps d'en ressortir un ?
C'est sûrement le moment idéal. Cependant, je crois aussi au destin, et je suis très content d'avoir pu faire un album de mon côté dont la qualité et le ressenti vaut pour moi un album de SKINNY PUPPY, sans les tumultes de conception et les aspects plus politiques. Et d'une certaine manière, la petite troupe autour de ce SUBCONSCIOUS ELECTRONIC ORCHESTRA s'est formée de manière très naturelle, et on se regarde un peu tous les uns, les autres en se disant que c'était sympa... Et en se demandant quelle sera la suite !

Merci beaucoup pour ton temps. Voudrais-tu ajouter quelque chose ?
Merci !