Titre : Rozz Williams : Romeo's Distress
Genre : Documentaire
Réalisateur : Nico B
Année : 2026
Pays de production : USA
Avec : Eva O, Gitane DeMone, John Albert, Rikk Agnew, Yann Farcy, Ron Athey
Synopsis : Film documentaire sur l'artiste, poète et musicien controversé Rozz Williams, fondateur du groupe Christian Death, décédé à l'âge de 34 ans, laissant derrière lui un héritage, à découvrir pour la première fois pour une nouvelle génération.
Réussir un portrait de Rozz Williams en moins de deux heures n'est pas évident. Légendaire chanteur des débuts de Christian Death pour l'éternité, rôle qu'il n'a occupé en tout qu'une petite décennie et avec deux versions différentes de groupe, l'artiste est aussi multiple que complexe : figure transgressive aux multiples projets, il a, en 34 ans d'existence, été et fait tant de choses que les pièges à éviter étaient nombreux. De plus, que peut-on encore raconter qui n'a pas déjà été dit ? Le fait que Rozz Williams : Romeo's Distress soit réalisé par Nico B, qui fut son ami (les deux hommes ont notamment travaillé ensemble sur le court-métrage Pig peu de temps avant la mort de Rozz en 1998), était potentiellement un bon signe : au moins, il connaît le sujet. Comme d'habitude avec ce type d'exercices, néanmoins, les connaisseurs les plus pointus n'apprendront pas grand chose mais pourront se laisser aller au plaisir simple de la nostalgie.
En ouvrant le film sur la mère de Rozz, 97 ans, en train de lire un courrier de fans, Nico B donne le ton, intime. Avoir pu réunir autant de personnes de l'entourage immédiat de l'artiste permet une proximité, une émotion qu'aucun compte-rendu exhaustif en ligne ne saurait générer alors que les souvenirs et anecdotes de ceux l'ayant côtoyé au plus proche s'enchaînent. D'emblée, le film est incarné et ce malgré une première partie souvent un brin didactique, la partie sur Christian Death étant finalement peut-être la moins intéressante car la plus prévisible, la plus proche du "wikipédia illustré", celle qui est aussi la plus connue (en 2026, que dire de neuf sur le sujet ?). On préfère quand le documentaire réussit à mettre en parallèle le génie et la complexité du personnage public et la modeste simplicité de ses origines, laissant entrevoir toute la noirceur qui rampe sous la banalité. Dans ses meilleurs moments, le film retranscrit aussi une énergie créative folle, une éruption de mal-être qui jaillit, véritable tempête de liberté parfois surréaliste (quand Ron Athey raconte les performances de Premature Ejaculation, notamment).
Pourtant, la proximité entre le réalisateur et son sujet auraient pu nuire au projet (on se souvient, par exemple, du paresseux Gimme Danger de Jim Jarmusch sur son pote Iggy Pop, navrant de complaisance). Il n'en est rien : Rozz Williams n'y est pas franchement édulcoré. Presque trente ans ont passé depuis sa mort, permettant de prendre un recul nécessaire. De ses rapports difficiles avec ses collègues à ses obsessions macabres grandissantes mutant en idées homicides en passant par ses problèmes d'addiction, de santé mentale et sa fascination bien connue pour le nazisme, les choses sont montrées sans jugement, sans que Nico B ne cède ni à la facilité du sensationnalisme, ni à la critique hypocrite facile et ni, non plus, à l'idolâtrie servile qui cautionnerait tout et n'importe quoi. On note néanmoins la pudeur avec laquelle la rupture entre Rozz Williams et Valor Kand, absent du film, est abordée en peu de mots pour ne pas relancer de vieilles querelles sans résolution : il suffit de voir la liste des participants au film, dont Kand ne fait pas partie, pour savoir dans quel camp se situe Nico B. On peut le regretter, mais le sujet étant Williams et non Christian Death, ça peut se justifier, n'attendez pas de potins croustillants déjà étalés maintes fois par interviews interposées. C'est d'ailleurs LE sujet auquel le film, prudent, ne se frotte pas vraiment.
Réaliser un documentaire implique une vision, un discours de la part de l'auteur. S'il réussit à incarner son film et le rendre parfois drôle, parfois touchant, Nico B prend cependant quelques décisions plus que discutables. La plus problématique est son recours à l'IA générative pour illustrer certains témoignages de visions embarrassantes aux textures bien trop lisses et artificielles au vu du sujet... mais si ce n'était que ça, on aurait pu juste parler de faute de goût. Le choix d'également d'utiliser l'IA pour ressusciter fréquemment la voix de Rozz Williams, propulsé à son fantôme défendant narrateur du film, est autrement plus discutable car le spectateur peut facilement croire entendre un véritable témoignage. Il n'en est rien. Cette idée poétique "d'invoquer le spectre" de l'artiste aurait gagné à non seulement être plus appuyée mais, surtout, assumée et soutenue par un réel comédien plutôt que par un algorithme désincarné. Le contrastes est vertigineux quand la voix de Rozz Williams, la vraie retentit dans le film, notamment avec la diffusion glaçante d'un message sur répondeur que l'on devine dater des instants précédant son suicide.
On a également du mal à comprendre l'intérêt des montages réalisés à partir de films comme Nosferatu pour illustrer des extraits musicaux et, probablement, compenser l'absence d'archives d'époque : il y a un côté naïf et un brin embarrassant à voir ces espèces de clips "fan made" comme on peut en croiser pléthore sur YouTube et qui ne font que s'étendre maladroitement dans les clichés d'une imagerie goth que Rozz Williams a autant contribué à établir que fui comme la peste !
Ces choix sont d'autant plus regrettables qu'ils sont finalement relativement anecdotiques dans l'ensemble du film, ne racontant rien d'essentiel ou de primordial. Dommage alors d'avoir associé la démarche aussi viscérale et radicale de ce chanteur, poète, peintre et plasticien attaché aux collages, à ces procédés dépourvus d'humanité et d'une honnêteté douteuse. Cela polarisera forcément et détournera l'attention du reste du documentaire, qui réussit par ailleurs un équilibre périlleux entre caresser les fans dans le sens du poil (arrivé à un certain âge - celui qu'aurait eu Rozz - la nostalgie fait toujours son petit effet) tout en sortant de l'entre-soi goth des années 80 en faisant intervenir d'autres figures plus actuelles. Les incontournables Eva O, Gitane DeMone, Rikk Agnew ou encore Yann Farcy, autorités inévitables sur le sujet, côtoient ainsi Vincent "Price" Dennis de Body Count ou Rafael Reyes de Prayers (un autre personnage "compliqué" !) qui mettent en évidence l'influence de Rozz Williams encore aujourd'hui et bien au-delà de l'étiquette "deathrock" (le parallèle entre sa démarche libre, provocatrice et extrême et la seconde vague de black metal apparue en Scandinavie entre la fin des années 80 et le début des années 90 saute aux yeux).
Si l'on pose un voile pudique sur ses défauts aussi laids que dispensables, Rozz Williams : Romeo's Distress n'en réussit pas moins à rendre hommage à son sujet. Pas dans le sens où Rozz Williams y est porté aux nues mais, au contraire, car le film ne craint pas de parfois choquer voire repousser le spectateur. Nico B ne nous apporte pas de réponses, il montre et raconte sans filtre conciliant ou rassurant, nous laissant libres de tirer nos propres conclusions, préservant l'ambiguïté du mythe. Au-delà de sa figure centrale, le réalisateur ramène à la vie une époque où les scènes artistiques underground, punk ou gothiques, n'étaient ni diluées ni rassurantes et où l'art était réellement subversif, voire dangereux. Ironiquement, on peut ainsi trouver que le film, aussi réussi que parfois douteux, est fidèle à son propos en suscitant, à son tour, des sentiments mitigés qui ne manqueront pas de provoquer des débats.