[Cinéma] Planète interdite

[Cinéma] Planète interdite

Tanz Mitth'Laibach 02 février 2022

Titre : Planète interdite (Forbidden Planet en VO)
Genre : Science-fiction / Fantastique
Réalisateur : Fred M. Wilcox
Scénario : Cyril Hume
Année : 1956
Pays : États-Unis
Avec : Walter Pidgeon, Leslie Nielsen, Anne Francis, Warren Stevens, Jack Kelly.
Bande originale : Bebe et Louis Barron
Synopsis : En 2257, un croiseur spatial dirigé par le Commandant John J. Adams se rend sur la planète Altaïr IV, à plus d'une année de voyage de la Terre, avec pour mission de rechercher l'équipage du Bellérophon, une équipe scientifique disparue dix-neuf ans plus tôt. À leur arrivée, ils ne trouvent qu'un vieux savant, le professeur Morbius, qui leur dit être l'unique survivant de l'expédition et vit seul avec sa fille. Celui-ci implore le vaisseau de ne pas se poser puis de partir au plus vite : d'après lui, une force mystérieuse a décimé l'équipage du Bellérophon. Bientôt, l'équipage du Commandant Adams sera à son tour confronté à des attaques incompréhensibles et dévastatrices...

Planète interdite n'est pas un film de science-fiction comme les autres, et on ne manque pas de raisons de regarder aujourd'hui ce classique qui a déjà soixante-cinq ans. Parmi ses particularités, il en est une qui nous frappe dès le générique : la bande originale est complètement folle. Nous sommes en 1956 et le film est pourvu d'une bande originale entièrement électronique composée par les époux Barron, qui n'est rien de moins que la première du genre ! À cette époque où les synthétiseurs n'existent pas mais où d'audacieux compositeurs recourent à des échantillons sonores ou des instruments comme le thérémine pour développer les musiques électroniques, Bebe et Louis Barron utilisent notamment un oscillateur à anneaux ainsi que des effets de réverbération pour créer leurs sonorités. Le résultat en est une bande originale à la fois futuriste et anxiogène, dont on suit avec crainte les variations. Écoutez plutôt :

Alors que le film commence avec le croiseur du Commandant Adams dans l'espace, on constate que les effets spéciaux ont moins bien vieillis que la musique : ledit croiseur est une soucoupe volante très sommaire, et quant à la représentation de ses instruments de navigation qui se veut futuriste, elle paraît aujourd'hui étrangement archaïque ! Les effets visuels sur ce plan restent proches de ce qu'ont pu faire d'autres films de la même époque tels que Le Jour où la Terre s'arrêta (1951). En revanche, on est très agréablement surpris par les paysages extraterrestres d'Altaïr-IV une fois que le vaisseau s'y pose : on a beau voir qu'ils sont dessinés sur les plans représentant le croiseur dans le désert, ils sont tellement beaux, figés dans une mélancolie exotique, qu'on se laisse aisément charmer. Idem ensuite lorsque, suivant le Commandant et deux de ses hommes, nous visitons la demeure du professeur Morbius, étrange et belle. On découvre également Robby, le domestique robotique du savant, dont le design fera florès. Aussi oublie-t-on rapidement que le vaisseau ne paie pas de mine ainsi que certains effets dépassés tels que les rayons lasers : dans son ensemble, le film est très réussi sur le plan esthétique, il nous emmène irrésistiblement ailleurs.

Belle musique, beaux paysages, certes, mais à quelle sauce Planète interdite veut-il nous manger ?

On n'en est pas sûrs lors de la première visite des officiers au professeur. Edward Morbius, joué par l'acteur canadien Walter Pidgeon, est impérial, plein d'autorité grave, à la fois fascinant et inquiétant. Génie ? Sage qui tente de mettre en garde les militaires sur les dangers qu'ils courent sur cette planète ? Savant fou ? On ne sait pas très bien. Peut-être les trois. Le mystère plane : alors que le professeur Morbius est censé être docteur en littérature, il a construit Robby dont les capacités dépassent tous les robots fabriqués sur Terre, et sa demeure comprend nombre de trésors technologiques et même des animaux terrestres dont la présence est inexplicable ; alors que les autres membres de l'expédition ont tous péri dans des circonstances atroces, assassinés par ce qu'il décrit comme "une force sombre, terrible et incompréhensible", lui et sa famille ont survécu sans jamais être inquiétés -sa femme, précise-t-il, est morte naturellement, et lui et sa fille n'ont besoin d'aucune assistance, ils sont "immunisés", tandis que le Commandant Adams et ses hommes risquent leurs vies sur cette planète. Quel redoutable secret cache ce monde ?

L'intrigue paraît pourtant d'abord s'alléger, le mystère cédant la place aux relations entre les personnages. Altaira Morbius, la fille de l'ermite, jouée par Anne Francis, surgit et le film prend alors une tournure étonnamment humoristique, reposant sur le décalage entre sa candeur et son ignorance d'un côté, elle qui n'a connu pour seuls humains que ses parents, et de l'autre l'intérêt que lui portent des membres de l'équipage avec leurs tentatives de drague pataudes, tandis que le Commandant Adams, joué par le jeune Leslie Nielsen qui se ferait connaître (beaucoup) plus tard par ses rôles pince-sans-rire dans les comédies du trio Zucker-Abrahams-Zucker, tente désespérément de conserver le sérieux de ses hommes, sans pouvoir cacher lui non plus son intérêt pour la jeune femme -il n'est sans doute pas utile de préciser que le film a quelque peu vieilli concernant son approche des relations entre hommes et femmes ! Le tout sous l'œil désapprobateur du père. L'humour se trouve redoublé à ce stade par le personnage du cuisinier de bord, simple d'esprit et appréciant visiblement trop le whisky.

La situation se retourne alors que les premières attaques de la force mystérieuse à l'encontre de l'équipage se manifestent. Le film se fait brusquement plus sombre, et même effrayant : on ne sait pas ce qui attaque l'équipage. Comme l'explique de façon argumentée le médecin de bord, le Lieutenant Ostrow (Warren Stevens), qui semble avoir établi avec le professeur une relation d'estime intellectuelle mêlée de défiance, l'ennemi défie toute connaissance scientifique. Il est impossible, c'est un être de cauchemar. On ne le verra jamais et le peu que l'on voit de lui en devient d'autant plus effrayant. On dépasse alors le domaine de la SF pour entrer dans celui du fantastique : dans un monde où l'on croyait que la science avait tout maîtrisé, surgit de nouveau l'inexplicable, qui entraîne une terreur redoublée.

Et à mesure que les secrets du professeur Morbius et de la planète interdite sont dévoilés, on comprend que tout ceci n'arrive pas par hasard : comme dans le roman gothique, la force échappant à la compréhension humaine (l'expression est ici plus appropriée que "surnaturelle") agit en réponse aux désirs des personnages ; désirs de possession, de connaissance, de pouvoir, et refoulement de tout cela. La deuxième partie du film que l'on croyait légère a en réalité donné sens au surgissement de la violence ! Il n'est pas possible de développer davantage sans dévoiler l'intrigue, mais disons simplement qu'à mesure que le Commandant Adams et le Lieutenant Ostrow explorent les secrets de la planète découverts par Morbius, de graves questions se posent, non seulement pour eux mais pour toute l'humanité, relatives à l'usage du savoir, à l'intelligence et au fantasme d'un imaginaire tout-puissant. On apprécie grandement les échanges entre les officiers et le professeur -si le Commandant semble être dans la position de héros du film, c'est en réalité bien Edward Morbius qui est en son centre de bout en bout, par son charisme et son intelligence qui forcent l'admiration. Et si l'intrigue s'inspire de la pièce de Shakespeare La Tempête, les questions que pose celle-ci sur l'usage du pouvoir prennent une toute autre acuité dans un contexte scientifique. Dans son développement, le film se réfère a des théories psychanalytiques qui sont aujourd'hui plus que contestées, mais c'est sans importance : cela sert son intrigue et son propos, qui est beaucoup plus général. La tension monte jusqu'à une confrontation finale d'allure apocalyptique.

Planète interdite est donc un film qui a tout pour étonner : d'un film de science-fiction des années cinquante, réalisé par Fred McLeod Wilcox qui en-dehors de cela était surtout connu pour ses films sur la chienne Lassie et scénarisé par Cyril Hume qui avait notamment écrit plusieurs Tarzan, avec des acteurs alors peu connus, le film est devenu une perle empruntant à la tragédie et au fantastique avec une bande originale qui fit date ! Si certaines choses dans le film sont aujourd'hui vieillottes -ce qui fait aussi sourire, après tout il est amusant de voir le film prédire une première expédition sur la Lune pour la fin du XXIème siècle- on en ressort toujours fasciné, tant par l'intrigue et les décors que par les problèmes qu'il soulève.