[Cinéma] Frankelda, c'est Moi, de Roy et Arturo Ambriz

[Cinéma] Frankelda, c'est Moi, de Roy et Arturo Ambriz

Pierre Sopor 21 juin 2026

Titre : Frankelda, c'est Moi (Soy Frankelda)
Genres : Fantastique
Réalisateurs : Roy et Arturo Ambriz
Scénario : Roy et Arturo Ambriz
Année de sortie : 2026
Pays de production : Mexique
Avec : Mireya Mendoza, Claudis Bridgforth, Luis Leonardo Suárez
Synopsis : Frankelda, une écrivaine mexicaine déterminée du XIXe siècle, voyage dans son subconscient pour affronter les monstres sur lesquels elle a écrit. Guidée par un prince tourmenté, elle doit rétablir l'équilibre entre fiction et réalité avant qu'il ne soit trop tard.

Avant d'entrer dans le vif du sujet, faisons un détour par Guadalajara au tout début des années 90 : là, un jeune homme s'apprête à réaliser son premier long-métrage, une histoire d'un homme-lézard sur une île où tout le monde cherche à s'entre-dévorer, et ce sera animé en stop-motion. Le titre du film est Omnivore et le réalisateur s'appelle Guillermo Del Toro. Hélas, des cambrioleurs s'introduisent dans le studio et saccagent les 120 marionnettes préparées pour le tournage. Omnivore est annulé, Guillermo Del Toro réalisera finalement Cronos en 1992 et deviendra l'immense maître du fantastique qu'il est aujourd'hui. D'Omnivore, il ne garde que le storyboard, qu'il finit par perdre à force de déménager. Omnivore aurait dû être le premier long-métrage en stop-motion produit au Mexique.

Il aura donc fallu attendre plus de trente ans pour qu'une production de ce type aboutisse enfin et cette fois on peut le dire pour de bon : Soy Frankelda est le premier long-métrage mexicain en stop-motion ! Réalisé par Roy et Arturo Ambriz, fondateur de la société de production Cinema Fantasma qui se spéciale dans l'animation en stop-motion (et a signé des épisodes spéciaux d'Adventure Time, Gumball ou encore Regular Show selon ce procédé), il s'agit d'une préquelle à leur série Sustos ocultos de Frankelda dont les cinq épisodes restent inédits en France. Et devinez qui l'on retrouve au générique, crédité comme mentor et conseiller ? Eh oui, Guillermo Del Toro, qui accompagne les frères Ambriz depuis leur court-métrage Revoltoso en 2016 !

S'il est difficile de savoir sur quels aspects portaient les conseils du réalisateur du Labyrinthe de Pan, son influence sur l'approche des frères Ambriz est indéniable. Frankelda fait immédiatement preuve de ce même syncrétisme, conséquence probable de ses origines mexicaines dont découlent une vision du merveilleux moins prévisible et formatée par les imaginaires germaniques et celtiques qu'à Hollywood. En mélangeant symbolique chrétienne, gothique et des références visuelles allant de Gustave Doré à Leonora Carrington en passant, bien sûr, par les superbes travaux de Henry Selick et Tim Burton devenus incontournables sur ce type de productions, Roy et Arturo Ambriz donnent vie à un univers foisonnant d'idées et de couleurs. 

Comme chez Del Toro, le monde réel et l'imaginaire existent autant l'un que l'autre, sont interdépendants et s'influencent. On y suit une jeune femme rêvant de devenir écrivaine (d'horreur, de surcroît !) dans la société machiste du Mexique de la fin du XIXème siècle (tiens, comme dans Crimson Peak !). Le monde merveilleux qu'elle décrit prend vie (ou a-t-il toujours été là ?) et Frankelda se retrouve à l'explorer et faire sa connaissance. Les créatures qui y vivent ne survivent que grâce aux cauchemars qu'elles envoient aux humains (oui, c'est un peu comme dans Monstres et Cie !). Le spectateur, comme l'héroïne, découvre alors un monde magnifique fourmillant d'idées, de bestioles toutes différentes, riches en couleurs et en textures.

S'il y a une chose que Frankelda réussit tout particulièrement, c'est de nous donner envie d'en visiter ses décors, de nous plonger dans son univers fantasmagorique sublime. Le stop-motion assume ici ses saccades et ses défauts et n'en est que plus magique, renvoyant aux origines mêmes des premiers "trucs" de George Méliès et de l'émerveillement que ces bricoles artisanales suscitaient, avec une mention spéciale pour ce brouillard en coton absolument superbe et les mains spectrales qui en émergent : le cinéma n'a jamais eu besoin de prétendre au réalisme pour être crédible.

Hélas, cette qualité plastique ouvre aussi la porte à ce qui fonctionne moins dans Frankelda et, en tout premier lieu, il y a justement cette incroyable quantité d'idées et d'informations, aussi bien visuelles que dans un scénario bien trop rempli alors que le film dure tout de même presque deux heures. Alors que la série optait pour une approche plus simple mais également plus cruelle et "spooky", où chaque épisode sert de prétexte à une histoire sur un modèle proche des Contes de la Crypte (mais pour tous les publics) et dont la majorité de l'intrigue se déroulait chez les humains à notre époque, le film nous emmène chez les monstres et est bien plus surchargé.

On a rapidement une sensation de trop plein, une envie de ralentir le rythme, de mettre l'image en pause pour en admirer chaque détail et assimiler tout ce qu'on essaye de nous faire comprendre. Personnages secondaires catapultés dans tous les sens, sous-intrigues développées le temps de chansons hélas peu marquantes (n'est pas Danny Elfman qui veut !), et un lore à saisir fait de fonctionnements ésotériques et de querelles politiques : c'est trop. L'efficacité de l'intrigue et les émotions qu'elle cherche à faire naître en pâtissent.

Il en résulte une impression paradoxale, cette d'être face à un petit miracle (ne serait-ce que parce que voir un film avec une âme sur Netflix est exceptionnel !) mais également un brouillon, un brainstorming géant et bordélique qui mériterait d'être développé sur une durée bien plus conséquente... ou de se recentrer. Cependant, ce côté trop fourni participe à la sympathie du film : les réalisateurs font surtout preuve d'un excès d'enthousiasme et de générosité, d'une envie de tout nous raconter, de nous en mettre plein les yeux à chaque seconde. C'est leur premier long-métrage, pas question de mégoter.

Avec ses décors sublimes et son bestiaire débordant d'inventivité qui emprunte à plusieurs folklores, Frankelda est aussi un film sur la créativité, la puissance de l'art et de l'imagination. Dans ces conditions, peut-on réellement reprocher à ses auteurs d'avoir voulu trop en faire ? Malgré ses défauts, il s'agit d'un film unique, à la personnalité forte, certes trop rapide, trop chargé et inutilement compliqué pour avoir un impact émotionnel plus puissant, mais dont l'univers fascinant doit absolument être visité. Avec un peu de chance, le succès sera au rendez-vous, on aura enfin droit à une diffusion en France de la série Sustos ocultos de Frankelda, que l'on vous recommande vivement, et tout cela leur permettra de prendre le temps de développer toutes ces merveilleuses idées et, surtout, de nous immerger entièrement dans leur précieuse imagination.

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Pierre Sopor

Rédacteur / Photographe