Chronique | Carpenter Brut - Leather Teeth

Julien 26 février 2018

La nouvelle cuvée de CARPENTER BRUT est arrivée. Comme ça, quasiment sans prévenir, la seule annonce d'une sortie imminente ayant été un teaser de quelques secondes qui ne nous divulguait presque rien de ce à quoi s'attendre. Après trois longues années en suspens, l'artiste nous présente enfin Leather Teeth, le successeur de son premier album Trilogy qui regroupait ses 3 premiers EPs sobrement baptisés EP I, EP II et EP III. Ayant longuement capitalisé sur ce premier opus en enchaînant les tournées et les dates un peu partout dans le monde, dont est d'ailleurs issu un album live, il était temps de nous offrir du neuf.

Leather Teeth ouvre sur le morceau éponyme et on replonge immediatement dans ce qui fait la force de CARPENTER BRUT, une basse grasse et saturée couplée à un beat péchu sur lesquels viennent se greffer plusieurs couches de synthés et d'arpèges bien agréables, donnant à l'ensemble un côté plutôt orchestral. Contrairement à son prédécesseur qui démarrait tout en douceur, ce nouvel opus attaque d'emblée et nous en met plein les oreilles comme s'il venait prolonger le titre Invasion A.D. qui clôturait Trilogy.

Construit comme la bande originale d'un film (et annoncé comme la première partie d'une nouvelle trilogie), l'album (doit) nous raconte(r) l'histoire d'un jeune américain timide qui veut choper la plus belle fille du lycée et qui va se mettre à chanter dans un groupe de glam-rock, "Leather Patrol", pour arriver à ses fins. Du bon classique des années 80, en somme. Pour raconter tout ça, l'artiste a collaboré avec Kristoffer Rygg d'ULVER sur Cheerleader Effect et Mat MacNerney (dont la voix aurait gagné à être mieux mixée) de GRAVE PLEASURES sur Beware The Beast pour les parties chants. Le résultat est intéressant et a le mérite d'offrir de la variété au dépend d'une structure de morceaux plus linéaire et moins sombre qu'auparavant. C'est d'ailleurs le constat global qui se dégage une fois la première écoute terminée : les titres conservent leur côté disco-funky typés eighties mais on ne retrouve pas ces "secondes parties de morceaux" caractéristiques sur le premier album et qui faisaient basculer les compositions dans les ténèbres (on peut citer comme exemple Looking for Tracy Tzu qui changeait totalement d'ambiance au bout des deux premières minutes). En même temps, avec une moyenne de 3 minutes par titre, il était difficile d'offrir quelque chose d'aussi complexe. On aurait pu imaginer combiner Sunday Lunch et Monday Hunt en un seul titre un peu plus long à l'essence 100% "Carpenter-brutienne", mais soit !

Qu'importe, puisque dans l'ensemble, le retour du charpentier est jouissif à souhait. On retrouve ce souci du détail propre à l'artiste pour nous ramener dans ces bonnes vieilles années 80, comme cette nappe de synthé un peu tordue de l'intro de Sunday Lunch qui rappelle cet effet bizarre qui se produisait quand on mettait nos cassettes audio dans la chaîne stéréo (merci pour le coup de vieux au passage). Les longs passages de guitare électrique ou de synthétiseurs, la reverb sur les voix, le son typique des toms de batterie ou encore le saxophone, tout nous renvoie 20... 30 ans en arrière (putain) à l'époque où "ils" savaient faire des films et créer de la musique.
La production, elle, est complètement actuelle en revanche : le son est propre, bien mixé et plein de puissance. Votre tête bougera toute seule et ne vous étonnez pas si vous vous mettez à balancer les épaules comme à l'époque en claquant des doigts, c'est la mémoire musculaire qui prend le dessus. Ca donne envie de retrouver la nuque longue tout ça (ou pas).

On l'a dit, l'album est conçu comme une bande originale de film, ou s'en inspire fortement. Lorsque le riff de guitare de Beware the Beast arrive, on imagine un coucher de soleil se reflêter sur le capôt d'une mustang au beau milieu du désert américain. C'est ça, l'effet CARPENTER BRUT, c'est retrouver des sensations "que les jeunes d'aujourd'hui ne peuvent pas connaître", mais sans tomber pour autant dans la caricature de mauvais goût présente dans de nombreux autres projet estampillés synthwave ou revival. Ici la musique a une âme, damnée certes, mais bien présente et unique en son genre. On retrouve un peu de l'esprit du premier album avec Hairspray Hurricane et son rythme endiablé qui donne envie de foncer avec sa voiture, cheveux aux vent et Ray-Ban sur le nez. La noirceur qui faisait défaut sur les autres morceaux jusque-là se fait enfin sentir, par petites touches, et ça envoie. Malheureusement, il est déjà temps d'en finir avec End Titles qui fait office de crédits de fin à un album qui aura paru bien trop court (il faudrait d'ailleurs le considérer comme un nouvel EP), mais qu'on prendra plaisir à réécouter en boucle. Finalement, l'apothéose de l'album se produit dès son entrée avec Leather Teeth et sa montée en puissance diablement efficace.

Ce nouvel album de CARPENTER BRUT est une nouvelle fois un très bon cru et repose sur une recette qui marche, un mélange complètement assumé et décomplexé d'electro et de disco à la sauce eighties. Moins sombre que Trilogy, il n'en reste pour autant pas moins bon, et si le côté dark manque par moment, le groove implacable des compositions et le savoir faire incontestable de l'artiste sont suffisants pour nous convaincre que ce retour est plus que réussi.


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