Chronique | Ruby My Dear - Brame

Pierre Sopor 27 janvier 2018

RUBY MY DEAR n'avait plus sorti d'album depuis Form, il y a cinq ans. Et pourtant, le projet de Julien Chastagnol n'a jamais été vraiment loin, sortant des EPs réguliers dont le très remarqué Maigre avec IGORRR. Avec Brame, il revient donc à un format long qui devrait nous rappeler l'habileté du bonhomme quand il s'agit de nous titiller les neurones et nous surprendre, le tout avec une subtilité qui lui est propre.

Il faut dire que si son nom est inévitablement associé à IGORRR, maître hexagonal du genre, RUBY MY DEAR se démarque par sa musique plus légère, plus en retenue. Enfin, tout est relatif. Les deux cultivent le goût du breakcore parfois sauvage et du titre absurde, comme nous le confirme un rapide regard à la tracklist de l'album, mais aussi du sample saugrenu. Croque-Monsieur à Disneyland plante le décor : le rythme est plutôt calme au début et l'ambiance très cartoon pleine de bruitages grotesques. Petit à petit, les couches se superposent, se coupent, se croisent et nous surprennent alors que la machine s'emballe et qu'une voix aiguë hystérique (coucou les Happy Tree Friends) nous parle d'un croque-monsieur très beau avec une belle robe verte. C'est là que ça commence à dévier, et qu'une forme de sauvagerie maîtrisée s'exprime via quelques hurlements porcins. Ouais, cette entrée en matière déménage. Mais ce n'est rien comparé à ce qui suit : l'ambiance jazzy de Gaviscon nous prend à nouveau à contre-pied avec ce morceau plus ambiant, qui passerait presque bien pour prendre le thé avec mémé si ça ne glitchait pas autant dans tous les sens. Saluons au passage la performance de Laure Le Prunenec au chant (IGORRR, CORPO-MENTE, RÏCÏNN) dans un registre inhabituel pour elle... Et toujours un petit cri par-ci ou un gros riff par-là, pour l'ambiance.

Ce qui surprend le plus chez RUBY MY DEAR, c'est l'élégance qui se dégage de ce joyeux bordel. Le nombre d'instruments organiques utilisés est assez impressionnant et apporte une richesse, une variété de sons et d'ambiances qui font tout le sel de Brame. Aux pistes déjantées du début se succèdent la mélancolie de l'intro de Loulou avec la flûte d'Anthony Miranda de PRYAPISME, l'incroyable valse déglinguée Charade ou les gros riffs et beats de sauvages de Clinpf Eepfwoof pour faire headbanger les carnivores. Ce qui pourrait virer au chaos arbitraire est évidemment mené à la perfection et l'illustration d'une créativité débridée, une inventivité de tout instant pour maintenir l'auditeur dans un état de surprise et de curiosité, de découverte et, mine de rien, d'une forme d'émerveillement. Enfin, le genre d'émerveillement qu'on peut ressentir en regardant un dindon à deux têtes manger les ongles de pied d'une vieille dame au coucher du soleil.

Brame est un album beau comme Miss Tchernobyl, une oeuvre étrange et fascinante suintant de la personnalité de son créateur, qui arrive à sublimer une musique purement électronique et cérébrale en y insufflant la vie tantôt d'un cuivre, tantôt d'un roucoulement de pigeon. Il vous faudra peut-être plusieurs écoutes pour apprécier pleinement la richesse et l'intelligence de ce nouvel album de RUBY MY DEAR, mais le voyage ne devrait pas vous laisser indemne ! Vous pouvez juger par vous-même par ici.


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