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Interview : Skinsitive

Pierre Sopor 25 avril 2017 Pierre Sopor

Un an après la sortie d'un deuxième album prenant et qui poussait le projet hors de ses zones de confort, SKINSITIVE a commencé à travailler à la fin de sa trilogie initié en 2012 avec Her(tz)oÏn. Il était temps de faire le point avec Virginia Fernson, qui porte vaillamment son si précieux projet depuis les débuts et revient pour nous sur la mutation de sa petite chose et sur son avenir.

Commençons par revenir sur Somebodies, sorti l'an dernier. L'album commence avec The 27th Turn, un titre assez proche de ceux de Her(tz)oin, et finit avec des morceaux d'un style très différent, rendant palpable l'évolution du groupe au fur et à mesure de l'écoute. Etait-ce voulu ?
Oui, absolument. Disons qu’il est vrai que j’ai composé The 27h Turn très peu de temps après l’album Her(tz)oÏn, tout comme They ou Long Teeth, Smalls Tricks alors que j'ai composé des morceaux comme June ou Somebodies  presque trois ou quatre ans plus tard, sans avoir la moindre idée à l’époque que j’allais me tourner vers le français. Par contre j’étais sûre d’une chose : de la même manière que sur l’album Her(tz)oÏn, je voulais une rupture nette à la seconde moitié de l’album. Tu passes de titres bourrins à des titres plus calmes. Ces derniers sont venus plus tard, avec le temps.


Cette évolution, cette volonté apparente de laisser un son plus indus et metal en retrait et d'aller vers quelque chose de moins "dur", c'est ça le "27th turn" ?
On pourrait dire ça, mais autant que j’éclaircisse un peu le mystère autour de ce  "27h turn" ici. Le "27th turn" c’est un appel que je fais à la fin du dernier titre d’Her(tz)oÏn, Serenity : I’ll see you at the 27th turn. L’album s’ouvre également là-dessus, dans Amnesiac Parade : I wish I could remember the 27th turn, quelque chose dans le genre. Le "27ème tour", à l’origine, c’est le tour dans l’aquarium où le poisson bleu se fait avaler par le poisson rouge (pour comprendre cette histoire de poissons, on vous invite à relire notre interview datant de 2012, ndlr). Cela peut se retranscrire dans d’autres idées. Le 27ème tour, c’est l’Événement avec un grand E, une forme de traumatisme aussi, une naissance comme une mort.


Ce tournant a eu l'air assez radical : dernièrement, tu ne joues absolument plus d'anciens titres, ou presque (à l'exception de In The Whoredom of Hell dernièrement). Est-ce définitif ?
Pas du tout. J’envisage même de réintégrer petit à petit des titres du premier album lors de nos prochains lives (ce sera le cas au Cirque Electrique le 10 Mai prochain et ce ne sera pas In the Whoredom of Hell). Pour tout te dire je m’étais fâchée un moment avec mon premier album. Je ne sais pas pourquoi mais lors du processus de Somebodies,  je dénigrais Her(tz)oÏn. Certainement parce que oui, je ne me sentais plus appartenir au genre metal/indus, ce n’était plus moi. Aujourd’hui je ne le pense plus. Je pense que ça fera toujours partie de moi, j’ai des périodes où j’ai envie de composer des morceaux hardcores, torturés et d’autres fois où j’ai envie de pondre des morceaux tout mignons, folk. J’ai appris à assumer mon ambivalence, à me mettre en paix avec. Je me suis donc réconciliée à nouveau avec Her(tz)oÏn. Je pense qu’il y a plein de bonnes chansons qui mériteraient de voir le jour en live (pas mal de personnes me poussent à jouer Carol-Ïne notamment et je pense qu’on va l’envisager).


Avec le temps, es-tu guidée par d'autres émotions qu'avant quand tu écris et composes ?
Tu m’aurais posée cette question l’an dernier, je t’aurais répondu que je ne pourrais plus écrire un titre aussi violent et désespéré que Fuckorama. Et bien, non. Je suis même en train de composer un titre  bien metal/indus en ce moment, en sept temps avec des tonnes de guitares et de percussions bien lourdes. Cela m’avait manquée, la colère. Je l’entrevois juste avec plus de maturité. Il y a des colères saines, nécessaires. Vu la gueule de notre époque, c’est presque même une obligation de taper du poing sur la table. Je ne sais plus quel artiste disait que c’était un devoir pour tout artiste de s’engager, surtout en temps de crise. Je suis d’accord avec cela. Je pense qu’il y a un moment pour les chansons d’amour, de rupture, de démons intérieurs, c’est cool tout ça mais y'a aussi un moment où il faut se tourner vers le monde extérieur et faire réagir les gens. C’est ce que j’ai essayé de faire avec All is for the Best par exemple. 


Peux-tu nous parler du choix relativement récent d'accompagner (presque) tous tes titres de vidéos spécifiques en live ?
À terme, tous les titres en live seront accompagnés de vidéos. Je pense même pousser le concept plus loin et tourner beaucoup plus de choses, plus expérimentales et abstraites, pour éviter que le public se sente trop perdu entre ce qui se passe sur scène et derrière nous. J’ai toujours trouvé qu'il manquait dans SKINSITIVE une identité visuelle et mine de rien, c’est assez important. Et puis je suis une vraie cinéphile, j’aime aussi la vidéo : je trouve que ça s’intègre bien en concert, ça te permet de souligner un propos. Alors on a encore du boulot sur la question et c’est à développer, pour le moment nous n’avons fait que deux lives avec.



Avant chaque concert, tu dis stresser beaucoup. Ton line-up semble stable, est-ce que ça n'aide pas à monter sur scène plus sereinement ?
Hahaha... La scène, je disais à une amie récemment : c’est comme un rencard avec la personne dont tu es amoureux/amoureuse. C’est hyper angoissant, tu as envie de te barrer en courant autant que tu es excitée d’y aller. Et bien voilà, la scène, c’est ça. Mon line-up est plus stable oui. Ce n’est jamais évident de tenir un projet pareil avec des musiciens qui jouent tes compositions. J’ai de la chance d’avoir des musiciens qui me poussent vraiment à assumer mon rôle de leader et me portent pour aller plus loin. Notamment Wince (le bassiste, qui) m’a épaulée sur les plans techniques et matériels, mais aussi parfois psychologiques. Brouff, mon guitariste, aussi. Ils ont toujours pris beaucoup de recul sur mes états d’âme. J’ai besoin de personnes terre à terre, je suis le cliché de l’artiste ultra sensible. L’an dernier j’étais à deux doigts d’arrêter le projet, car j'avais trop de doutes et d’emmerdes personnelles. Ils en ont presque ri et c’était la réaction à avoir. Ils sont toujours là. Etienne, le nouveau membre (batterie), j’aime vraiment son énergie. Il est à fond, c’est un passionné. Pourvu que tout cela dure encore et qu’ils en aient pas trop marre ! 


Quels sont tes objectifs pour le groupe à court terme ? Des choses sur lesquelles tu travailles, sur lesquelles tu aimerais mettre l'accent, ou travailler ?
Là, pour le moment, on a donc notre date au Cirque Electrique puis nous avons 3 dates de confirmées en Angleterre vers fin juillet. On va en profiter pour faire une mini tournée sur l’aller comme sur le retour et jouer à Amiens, Lille. Je pense aussi qu’on va essayer de faire une petite résidence pour mieux travailler l’aspect scénique (gestion lumières et vidéos, notamment). Déjà on a une ingénieur son sur le coup depuis quelques mois : ClemX, qui joue notamment dans SHAÂRGHOT. Elle fait un super boulot et elle devient pour moi le cinquième membre de SKINSITIVE. Avec tout le bordel qu’on a, surtout nos samples à gérer, c’était nécessaire qu’on ait enfin un ingé son fixe.



Tu as récemment annoncé travailler sur un troisième album. Peux-tu nous en parler ?
Oui. Je travaille sur un double album, même. L’ensemble s’appellera Accidents. Il y aura un CD intitulé Collisions, regroupant des titres plutôt en anglais ou des instrumentales, le style sera plutôt très rock et/ou expérimental. Puis un CD intitulé Lésions, regroupant des titres en français, certains rock aussi, d’autres carrément spoken words, atmosphériques ou folk.


Peux-tu nous parler de son titre, Accidents. Un accident peut-il aussi être positif ?
Totalement, même si j’ai intitulé le second CD Lésions, il y a des lésions qui font parfois du bien, c’est mon côté masochiste ! Disons que je prends tout comme une expérience bonne à prendre, parce qu’au pire si tu vis un truc merdique, généralement tu fais en sorte de ne pas réitérer. Si tu réitères,  c’est que justement, tu es masochiste, tu y trouves ton compte. Et puis, pourquoi pas ?  On a tous des patterns, certains bien, certains totalement merdiques. On aime aussi déclencher des accidents, souvent parce qu’on s’emmerde. L’ennui c’est la mort. Les accidents, pas toujours. Ça peut justement être une pulsion de vie. Et je ne peux pas m’empêcher de penser au mot "liaisons" dans "lésions" aussi, parce qu’il est question de ça : non seulement d’événements mais de rencontres aussi, accidentelles. Il en faut.


Ce format double album fait penser à une "synthèse" de tes deux premiers albums. Est-ce le cas, ou Accidents partira dans une nouvelle direction ?
Oui. Je vais même faire exprès que l’ensemble forme vingt-sept titres, c’est mon côté maniaque, mono couche. Si tu additionnes le nombre de pistes entre le premier et le deuxième album, tu as vingt-sept morceaux. Quatorze dans l’un, treize dans l’autre. Je vais faire exactement pareil ici. Il y aura quatorze morceaux pour Collisions et treize pour Lésions. Putain, ça fera déjà cinquante-quatre morceaux de SKINSITIVE. J’ai souvent prétendu que le troisième album sera le dernier. Aujourd’hui, je ne sais pas vraiment. Maintenant que je m’approche de la fin, j’ai une résistance face à ce deuil possible. SKINSITIVE c’est mon bébé, ça fait partie de moi. Je ne sais pas encore si je suis prête à m’arrêter, peu importe que le projet fonctionne ou non, au final. On verra bien ce que le temps nous dira mais au moins j’aurais tenu mes engagements : trois albums, peut-être pas plus, mais certainement pas moins.


À l'époque de Her(tz)oÏn, tu disais avoir un projet de trilogie. On y arrive donc. Accidents ressemblera-t-il à ce que tu imaginais il y a quelques années, ou as-tu beaucoup dévié de tes plans initiaux ?
Et bien, c’est vrai que j’ai un peu abandonné mon histoire de poissons, bien que je fais toujours en sorte de me faire des clins d’oeil ici et là. Je quitte la flotte pour le goudron, il est temps d’affronter le réel.


Maintenant que SKINSITIVE va sortir ce troisième album, quel avenir envisages-tu pour ton projet ?
Ouh-là, alors dans le supposé cas où ça serait le dernier album de SKINSITIVE, j’ai décidé de mettre le paquet, et pas qu’un peu ! J’ai des projets de clips, de vidéos, de nouvelles autour de Somebodies toujours en cours d’écriture, même un roman que j’avais écrit pour Her(tz)oÏn et que quatre personnes ont du lire, des trucs inédits - textes, enregistrements à la sauvage, vidéos lives et autres moments de gloire et d’échec -  et je pense tout sortir d’un bloc. Ce sera sûrement un truc totalement indigeste mais je m’en fous, ça sera un peu comme un testament. Si SKINSITIVE doit mourir, je vais consacrer beaucoup d’énergie à emmerder les gens avec et si certains s’y retrouvent, alors tant mieux. Pour une fois, j’ai décidé d’être généreuse, de ne plus me soucier du jugement et de ne plus rien attendre en retour. Je ne sais pas si c’est de l’humilité ou de la folie mais au moins, j’aurais fait ça le plus entièrement et sincèrement possible.